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Malzieu, l’aigle blanc

Il y a des moments comme ça, où le temps lui-même se paume un peu dans son irrémissible écoulement. Alors tant pis pour elle, cette plus vache des dimensions de l’univers qui s’étire vers on ne sait quel but pour nous achever sans pitié. Et tant mieux pour nous, pauvres humains, quand l’un d’eux, comme Julien Malzieu à Saint-Denis lors de France-Italie, lui met une claque dans la gueule en la rendant carrément dingue…

Malzieu, le sorcier, le maudit, était vraiment l’un et n’était plus du tout l’autre sur une des aires de décollage de l’aéroport du Stade de France contre l’Italie. Ce garçon fait partie des joueurs de rugby pour qui tout semble facile, gracile. Mais si mince, si frêle, si oiseau le Clermontois, qu’il s’en abîme souvent les ailes ou les pattes…

Mais quand le temps (météo) est beau, et que la mer et les nuages redeviennent tranquilles, le volatile oublie tout et relance ses membres, sans effort, et reprend son vol à plein régime.

Dans l’en but, comme tombé du ciel, Malzieu vint se poser…

A la 35e minute, les conditions étaient semble-t-il idéales pour que ce foutu chronos mette son cycle pourri en veilleuse. Un rush de Picamoles sur la gauche, un battement de plume pour alerter de sa présence et Malzieu démarre, ballon emprisonné dans ses serres, bat des ailerons et s’envole. A une vitesse pareille, les obstacles peuvent paraître dangereux pour les observateurs. Pas pour le rapace à la vision si nette et à l’anticipation si aiguë. L’ailier – l’aigle blanc – file vers sa proie, repoussant de son bec en forme de bras les deux, trois et même quatre éléments contestataires.  Combinaison de vitesse du mouvement et de son instantanéité. Pour une fois, le temps-chronos est dans une merde pas possible. Jouissif…

Dans l’en but, comme tombé du ciel, l’oiseau vint se poser…

Jauzion, le plaquage du bout du monde

C’est leur gloire à eux. Le service des autres, l’esprit de sacrifice. Sans tambour ni trompettes. On ne les voit jamais ou rarement en une, mais ils s’en moquent ou paraissent s’en moquer. Leur fierté cachée, intime, c’est de collaborer, d’appliquer les consignes sans un instant faillir. On peut toujours compter sur eux dans la bataille parce que leur seul credo c’est de ne jamais baisser les armes, ne jamais céder.

En sport comme ailleurs, les grands soldats ont l’âme bien trempée, le sens du devoir et le revers de leur veste vierge de médaille. Yannick Jauzion, pour l’ensemble de son œuvre, mériterait enfin qu’on y accroche un galon…Ce dimanche, l’équipe de France n’a pas livré la performance de sa vie en Irlande. Elle a même été plutôt laborieuse. A deux minutes de la fin du match, elle se contentait pourtant de ses trois petits points d’avance (25-22) conquis par la grâce du pied de Morgan Parra et d’un éclair d’Aurélien Rougerie, architecte de notre seul essai, signé Maxime Médard, en terre celte. Et alors que la victoire semblait acquise, voilà le contre du XV du Trèfle né d’un ballon perdu, bête, à pleurer… Les Bleus concèdent quatre-vingts mètres de terrain et se retrouvent sous une pression démente. Le dénommé Sean Cronin hérite du ballon et fonce tête baissée vers notre en but. L’essai est là, au bout de sa charge…

Yannick Jauzion n’a pas été choisi par Marc Lièvremont pour débuter la rencontre. Le sélectionneur ne lui voue plus une confiance absolue. Le Toulousain est toujours impressionnant mais sans doute plus par à coups. Les années lui pèsent probablement un peu plus sur le paletot… Mais Jauzion est Jauzion. Il reste dix minutes à jouer et s’il faut aller à la guerre dix minutes, et rien que dix minutes, dans une vie, Lièvremont sait qui il faut appeler…Alors, le centre le plus respecté du rugby international entre sur la pelouse de l’Aviva Stadium. Sans états d’âme. Il se livre à fond. Il ne joue pas, il se bat. Il ne tente pas l’impossible, il fait l’équipier. Modèle…

Sean Cronin n’a plus qu’à littéralement glisser sur son erre pour aplatir… Jauzion est revenu de l’autre bout du terrain et est sur le point d’être pris à contrepied. L’expérience du vieux grognard lui commande le bon réflexe. Un coup de reins le replace sur sa gauche, ses bras se détendent instinctivement et enroulent la ceinture de l’Irlandais. Des bras en fer, qui ont tant servi à faire gagner le Stade Toulousain ou les Bleus… Cronin est bloqué, stoppé, son énergie se délite dans le choc. Le ballon lui gicle des mains, vers l’avant…

Trois-quarts centres, de France et d’ailleurs, je n’ai qu’un conseil : C’est Jauzion qu’il faut suivre.

Chris Ashton, prends garde à toi…

Je ne souhaite surtout aucun mal à Chris Ashton, l’homme qui marque incontestablement de son empreinte le début de ce Tournoi des Six Nations. Quatre essais (record de toute l’histoire de l’épreuve) lors d’Angleterre-Italie après les deux inscrits une semaine plus tôt au pays de Galles… C’est flagrant, cet ailier, tout en vitesse et puissance, est la nouvelle pépite du rugby britannique.

Je ne lui souhaite pas de mal, je ne fais que le prévenir. L’ami Chris célèbre en effet la plupart de ses essais de façon très personnelle, j’oserais lui dire de façon quelque peu impertinente, voire arrogante. Et ce n’est pas pour de vieilles raisons bêtement anti-anglaises (quoique…) A Twickenham, ce samedi, le nouvel « homme volant » de l’ovalie s’est encore laissé aller à fêter ses réussites dans l’en but en jouant les champions olympiques du plongeon de haut vol. Le joueur de Northampton a même pris un malin plaisir à deux reprises à lever un bras dix ou vingt mètres avant la ligne, très heureux de sa personne, à l’image des sprinteurs sûrs de leur victoire et alors que la ligne d’arrivée n’est pas franchie.

Chris, prends garde à ne pas trop en faire. L’esthétisme du geste technique doit suffire et ne pas déteindre sur le reste du comportement. Si tu as déjà marqué l’histoire du jeu, je ne saurais trop te recommander de ne pas l’offenser. Le rugby est un des derniers sports ou l’humilité demeure l’un des codes fondamentaux. Ce n’est sans doute pas pour rien que le mot de respect correspond vraiment à quelque chose. On « respecte » en rugby son adversaire en mettant toutes ses forces et son envie pour le battre. Et sans le mépriser.S’auto-congratuler avant même un essai puis en en rajoutant systématiquement une petite tonne par une arabesque de trapéziste de cirque est en vérité un autre métier que celui de rugbyman. Quelques uns de tes prédécesseurs, cher Chris, se sont d’ailleurs brûlé à ce jeu dangereux. Mais quelque chose me dit qu’ils ont en sûrement pris un petit coup à leur ego.

France-Ecosse : Trinh-Duc comme Asterix

Mais que reste-t-il d’une époque, d’une saison, d’un match ? Souvent bien autre chose que ce que l’on en retire à leur conclusion. Et de nos jours, où l’image est presque seule à imprégner les esprits, on se focalise sur des instants. Plus marquants, plus forts, plus lumineux que les autres.

De ce France-Ecosse 2011, débridé et agréable à voir dans son ensemble, on ne retiendra qu’un geste parmi des centaines d’autres pourtant dignes d’admiration. Celui de François Trinh-Duc offrant de manière unique à la 55e minute du match un ballon d’essai à Imanol Harinordoquy.

L’ouvreur montpelliérain se trouve alors au centre du terrain en position incommode, de celles dont d’autres se dépêtrent avec plus ou moins de lourdeur. Mais un objet, encore moins un ballon, dans n’importe quel endroit où il se trouve à sa proximité, gêne rarement les troubadours du sport. Trinh-Duc en est un, un vrai. Une sorte de saltimbanque des terrains, toujours prêt à proposer du spectacle ou à surprendre son auditoire.L’ovale est donc à cet instant en l’air et en train de retomber sans certitude au-devant notre Trinh-Duc qui est en plein déséquilibre et à la fois soucieux de se tirer d’une situation compliquée pour la transformer en avantage. C’est en quelque sorte sa marque de fabrique. Changer sur une pelouse le plomb en or, l’alchimiste du rugby. Il trouve en un dixième de seconde le moyen de faire passer le ballon par-dessous ses jambes, la tête entre celles-ci, et de le propulser directement derrière lui vers Harinordoquy dont la course finit entre les poteaux!A l’instar des magiciens, Trinh-Duc est en outre un malicieux. Un ralenti le montre en gros plan quelques secondes après ce troisième essai français, solitaire et surtout envahi d’un sourire qui lui illumine le visage. Trinh-Duc sait qu’il a réalisé un truc pas commun et que son espièglerie à la « Asterix » a plu au public. Sa « chistera » à deux mains entre les guiboles n’est pas au programme des écoles de rugby. Et encore moins en vogue dans les manuels d’entraîneurs modernes, sans pitié à l’égard des inventeurs qui sabotent leurs schémas de rigueur.Mais tant pis pour les coaches rigides, les tenants du jeu cafardeux, les adeptes de l’austérité à tout crin. Merde aux Romains et vive Trinh-Duc le Gaulois…