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Federer, l’amortie à la vie à la mort…

Dans chaque sport existe un geste ou deux que l’on peine à cataloguer tant on les emploie rarement. Ceux qui y ont recours sont d’ailleurs soit applaudis soit conspués, l’efficacité de ces coups spéciaux n’étant pas garantie et pouvant même se terminer par un échec esthétique retentissant.En foot, par exemple, on crie au génie quand un tireur de penalty réussit à piquer son ballon et à tromper un gardien de but humilié par tant d’audace. Mais quand la ruse ne prend pas ou que le tireur manque sa fantaisie, il est sifflé comme un fossoyeur de l’esprit du jeu. La Roche tarpéienne… En rugby, c’est la « chistera » qui peut faire rire ou pleurer, au hand la « roucoulette »…

Ce dimanche, Roger Federer avait affaire en finale de Roland-Garros à son éternel persécuteur sur la terre ocre, Rafael Nadal. Et, depuis tant d’années qu’aucune solution ne s’offre devant le Titan, Roger s’est décidé à en adopter une moins classique, l’amortie, plus encore qu’à son habitude, à dose presque massive.

L’amortie n’est pas à la portée de n’importe qui. Ou plutôt, elle l’est, car le fruit d’une sorte de frappe sans vie qu’un débutant peut se payer à satiété. Oui, mais voilà, un débutant peut en réussir une, par surprise ou même, et surtout, en la manquant, mais ne réitérera pratiquement jamais de point gagnant face à un adversaire qui en aura vite déniché la parade et contré l’utilisation outrancière.

Federer a opéré la plus belle campagne d’amorties du siècle, Nadal a seulement plié…

On avait admiré par le passé des princes de l’amortie, tels McEnroe, Medvedev ou Edberg, tous comme par hasard grands manieurs de balle. Ils en faisaient parfois carrément une recette pour désarçonner leur opposant pendant plusieurs jeux. Sans doute pour la première fois lors d’une finale d’un Grand Chelem, Federer l’a fait sienne un match durant. Au moins cinq ou six fois par set, un record à ce niveau.

Le gadget a eu alors force d’une arme. Une arme offensive dans les mains d’un joueur avec une telle confiance. Et pourtant, cette arme lui a coûté la première manche alors qu’il menait 5-2, service à suivre, balle de set… Une amortie de revers s’est échouée à un demi-centimètre trop loin d’une ligne. Nadal a transformé ce petit différentiel en immense vengeance et remporté la manche et la suivante… Federer a-t-il à cet instant été trop joueur, trop présomptueux, trop sûr de son génie ? Nul ne pourrait le démontrer.

Car, pour quelques tentatives ratées, dont celle fatale à 5-2, le Suisse en a ajusté victorieusement, en revers surtout, une quinzaine pendant trois heures et demie. On n’avait certainement jamais autant vu Nadal si impuissant devant un coup, au point que l’Espagnol s’est autorisé, une grande première, à ne pas aller en chercher une grande majorité, plaisir qu’il s’accorde toujours tant sa vélocité stupéfiante lui permet très fréquemment de les atteindre avant le deuxième rebond. Par cette tactique, Federer a probablement provoqué d’insensibles changements dans les réflexes adverses. Quand on sait être en permanence victime d’un coup de patte, on se méfie, on s’use à l’attendre et on commet soi-même l’erreur… Nadal a cédé le troisième set…

Mais l’amortie, c’est son fardeau, est le coup le plus difficile, le plus rempli de dosage subtil, de calcul de trajectoires tenant compte de plusieurs paramètres différents. Tout compte en fait dès la prise de décision. Changer brusquement de plan de frappe, mettre le bon effet, juger de la position de l’adversaire, se faire le complice du vent éventuel, se repositionner pour anticiper la réaction ennemie… Une science, à la fois inexacte et instinctive, dont aucun professeur de tennis ne vous communiquera le mode d’emploi. Il faut en outre, y compris au « plus grand joueur de tous les temps », une lucidité et une fraîcheur physique sans faille pour parvenir à enchaîner une campagne d’amorties globalement positive. Ce n’était plus le cas dans le quatrième acte de cette finale. Federer en était conscient et en a tenté nettement moins, se trouvant d’ailleurs beaucoup moins proche du filet, condition évidente de la bonne marche de cette stratégie.

Pour battre Nadal à Paris, Federer devra encore amortir le choc…

Tout commence et tout s’achève avec Nadal et Federer

Quand on lira aux enfants et petits enfants des prochaines générations le grand livre de l’histoire du tennis du vint-et-unième siècle, on commencera par leur susurrer « Il était une fois… Roger Federer et Rafaël Nadal ».

« Tu sais, mon petit, poursuivront le papa ou la maman, je vais te conter une histoire extraordinaire, celle des mille et unes balles, lancées aux quatre coins de la terre par deux magiciens fantastiques et dont on cherche toujours à percer les secrets… Le premier, né dans les montagnes suisses, avait inventé, au début des années 2000, une nouvelle version du jeu dont je t’ai montré ce matin les rudiments… Il paradait en permanence sur son tapis volant. L’autre, venu d’Espagne, était parvenu, à l’aide de son bras surnaturel, à s’élever à sa hauteur, et à pouvoir lutter pratiquement d’égal à égal. Sur leur nuage, là-haut très près du ciel, quelques autres humains les observaient au télescope et essayaient de les atteindre… »

Rafaël et Roger, l’histoire sans fin…

L’histoire est enfantine, mais la réalité peut se confondre avec l’imagination. Et à l’aube de ce Roland-Garros 2011, beaucoup pensaient que la légende des deux hommes avait pris un coup de vieux. Le roi Nadal se lassait dans son Versailles de brique et l’empereur Federer ne parvenait plus à redresser sa couronne sur son front. Un manant effronté, Novak Djokovic, visait carrément à les renverser et à s’emparer du double sceptre… Jamais, depuis 2004, on ne s’était montré à ce point si menaçant, arrogant. L’impétueux Serbe s’était préparé depuis le début de l’année une route si large et majestueuse qu’il en avait franchi les obstacles sans la moindre sortie de trajectoire. Quarante et un succès, trois contre Nadal, deux contre Federer… L’arrivée, à Paris, s’annonçait triomphale pour le nouveau César qui désirait tant réécrire la Guerre des Gaules…

Mais la légende, puisqu’elle est la légende, ne s’efface pas d’un trait. Ses personnages détiennent des pouvoirs surnaturels et entretiennent à satiété le merveilleux. Nadal est formé de cellules inconnues de la science, Federer fait jaillir de sa main des énergies nouvelles… Avec eux, rien ne peut donc jamais se clore, et ils se retrouvent éternellement tous les deux en duel. Seul Rafaël peut battre Roger, et vice et versa. Ce vendredi, malgré les signes noirs qu’on avait semé sur leur chemin, la force et le prodige leur sont évidemment restés fidèles. Nadal a balayé d’un revers de main gauche un Ecossais, Andy Murray, aussi fier que blessé, mais dont l’échine a cédé sous les coups infernaux. Federer a de son côté face à Djokovic ressorti de son sac sa lampe d’Aladin. Le génie était dedans.

Dimanche, sur la terre rouge, les deux Chevaliers repartiront à la quête de la Coupe céleste…