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Il faut les appeler »France »

Il y a des moments particuliers dans la vie où l’on ne croit plus ses yeux, où le cœur fait boum et où l’on ne sait plus trop pourquoi les choses tournent dans le bon sens. Cet été, il y aura eu un avant-Barcelone et un après. Avant, c’était moche, noir et cafardeux. On avait cauchemardé en juin, nos footballeurs nous avaient refilé la nausée. Et puis, en pleine déprime post-mondial, on a rallumé la télé. Comme ça, pour ne pas sombrer encore plus dans le nervous breakdown complet.Il y avait des championnats d’Europe d’athlétisme avec deux ou trois menus espoirs de médailles. On n’osait même plus parler d’or. Mais, comme on nous vendait au moins la présence prometteuse d’un grand escogriffe venu d’Aix-les-Bains et nommé Lemaitre, on se disait qu’on se prendrait quelques coups d’adrénaline salutaires pour notre moral réduit au stade du misérable.

Lemaitre, étalon or

C’était à Barcelone. Dès le deuxième jour, le mercredi, le grand blond en question de vingt printemps, nous faisait le coup de la belle bleue. On n’avait jamais vu sur une piste, de Lille à Menton, un type aussi pétillant. Le jeudi, on se disait que la fête de la veille était trop belle pour une saison sportive aussi pourrie. Mais non. Lemaitre était en fait l’étalon. Tout ce monde tricolore allait prendre une semblable mesure. De référence. Et pan, quatre médailles d’un coup. Dont trois inconnus, un balèze en or, Romain Barras, qui s’était battu comme un lion au décathlon, et un duo de petites flèches de poche, Mang et Soumaré, rigolardes comme pas deux. Incroyables ces filles, non seulement marrantes, mais avec des mots bizarres qui leur sortaient de la bouche : « On court pour l’équipe ». Tiens, ça commençait à contraster sérieusement avec certains autres baltringues millionnaires vus en Afrique du Sud en train de faire la sieste dans un car Pullman !Même chose le vendredi, le samedi et le dimanche ! A chaque fois pareil ! Deux, trois ou quatre médailles en trois heures… Et encore Christophe Lemaître, trois fois doré au total. Encore la petite Soumaré, qui ne s’arrêtait plus de se trémousser sur la piste et sur le podium, et qui s’arrachait les cordes vocales en rappant la Marseillaise. Et Diniz, le marcheur casse-gueule, qui après 50 km de lutte contre l’épuisement trouvait la force de faire une synthèse complète sur les vertus de l’effort et de l’esprit collectif…

Le bureau des pleurs se mue en palais de la rigolade

Dix-huit médailles je vous dis… Un truc pas normal, pas français. Le pauvre Nelson Monfort, bureau des pleurs depuis deux décennies, en perdait son latin. D’habitude, le Nelson n’osait même pas s’adresser aux Bleus en larmes qui passaient devant son carré d’intervieweur et nous servait son accent d’Oxford en invitant les vainqueurs, les autres, les étrangers. Là, tous les soirs foule dans sa loge, mais avec seulement du bleu du blanc et du rouge, et dans la langue de Molière : « Vous nous ravissez l’ami… On aime entendre ça, ma chère… »Et Lavillenie, le perchiste favori qui ne craque pas, et les frères siamois Mekhissi et Tahri qui partent seuls dès le départ du 3000 m steeple pour finir premier et deuxième… De la folie, je vous dis encore. Parce que j’oublie l’or du relais 4×100 m hommes. Les argents totalement inattendus de Darien au 110 m haies, de Gomis à la longueur, de Dehiba au 1 500 m… Et encore du beau bronze pour M’bandjock et le 4×100 m femmes, du bronze aussi pour Tamgho… une déception !Bon, j’ai remisé mon Lexomyl dans mon armoire à pharmacie. Je suis de nouveau à bloc. Ces gars et ces filles, il ne faut plus les appeler des Bleus. Ces athlètes enthousiastes, solidaires et pas payés (en comparaison d’autres) il faut les appeler les « France ». Et que la patrie leur soit reconnaissante.

Christophe Lemaitre, le style de Carl Lewis

Bien sûr, il ne court pas encore aussi vite que le dieu des dieux du sprint du vingtième siècle, mais Christophe Lemaitre a un peu de la grâce de Carl Lewis. Comme King Carl, le nouveau champion d’Europe possède le don inné de l’accélération. On l’avait vu dominer les séries sans véritable opposition, et l’on craignait qu’il ne craque en finale.C’était oublier que le gamin imberbe d’Aix-les-Bains est aussi un battant. En 1991, Lewis avait remporté le plus beau cent mètres de l’histoire aux championnats du monde de Tokyo, également après un départ calamiteux. Et puis l’aigle s’était envolé, déployant ses ailes à la mi-course pour avaler tous ses rivaux. L’impression laissée par l’homme aux neuf médailles d’or olympiques avait été fabuleuse. Une perfection mécanique et esthétique. Les spécialistes informatiques de l’athlétisme s’étaient penchés sur les cinquante derniers mètres de Lewis, et en avaient conclu qu’un chronomètre n’avait jamais enregistré une si grande vitesse d’un être humain à l’aide de ses seules jambes.Ce mercredi, Lemaitre est lui aussi sorti de ses starts comme un véritable diesel. Mais le nouveau petit génie européen de la ligne droite a prouvé qu’il avait la tête bien accrochée sur son buste. Il n’a pas paniqué, a commencé à faire tourner ses longues et fines bielles, qui ont trouvé la carburation idéale à la mi-course. Une sorte de Carl Lewis blanc. Irrésistible.Evidemment, Lemaitre est encore assez loin des temps d’Usain Bolt, de Tyson Gay ou Asafa Powell. Mais il ne cesse de progresser. Il est même le seul au monde, peut-être, à améliorer mois après mois ses temps et surtout sa technique. Et, enfin, le garçon a du talent. Plus que cela, il a de la moelle. Et encore plus, du style. Un style qui porte, comme celle de celui dont il a les mêmes initiales, Carl Lewis, une marque. Celle des grands.