Archives pour la catégorie Roland Garros 2011

Federer, l’amortie à la vie à la mort…

Dans chaque sport existe un geste ou deux que l’on peine à cataloguer tant on les emploie rarement. Ceux qui y ont recours sont d’ailleurs soit applaudis soit conspués, l’efficacité de ces coups spéciaux n’étant pas garantie et pouvant même se terminer par un échec esthétique retentissant.En foot, par exemple, on crie au génie quand un tireur de penalty réussit à piquer son ballon et à tromper un gardien de but humilié par tant d’audace. Mais quand la ruse ne prend pas ou que le tireur manque sa fantaisie, il est sifflé comme un fossoyeur de l’esprit du jeu. La Roche tarpéienne… En rugby, c’est la « chistera » qui peut faire rire ou pleurer, au hand la « roucoulette »…

Ce dimanche, Roger Federer avait affaire en finale de Roland-Garros à son éternel persécuteur sur la terre ocre, Rafael Nadal. Et, depuis tant d’années qu’aucune solution ne s’offre devant le Titan, Roger s’est décidé à en adopter une moins classique, l’amortie, plus encore qu’à son habitude, à dose presque massive.

L’amortie n’est pas à la portée de n’importe qui. Ou plutôt, elle l’est, car le fruit d’une sorte de frappe sans vie qu’un débutant peut se payer à satiété. Oui, mais voilà, un débutant peut en réussir une, par surprise ou même, et surtout, en la manquant, mais ne réitérera pratiquement jamais de point gagnant face à un adversaire qui en aura vite déniché la parade et contré l’utilisation outrancière.

Federer a opéré la plus belle campagne d’amorties du siècle, Nadal a seulement plié…

On avait admiré par le passé des princes de l’amortie, tels McEnroe, Medvedev ou Edberg, tous comme par hasard grands manieurs de balle. Ils en faisaient parfois carrément une recette pour désarçonner leur opposant pendant plusieurs jeux. Sans doute pour la première fois lors d’une finale d’un Grand Chelem, Federer l’a fait sienne un match durant. Au moins cinq ou six fois par set, un record à ce niveau.

Le gadget a eu alors force d’une arme. Une arme offensive dans les mains d’un joueur avec une telle confiance. Et pourtant, cette arme lui a coûté la première manche alors qu’il menait 5-2, service à suivre, balle de set… Une amortie de revers s’est échouée à un demi-centimètre trop loin d’une ligne. Nadal a transformé ce petit différentiel en immense vengeance et remporté la manche et la suivante… Federer a-t-il à cet instant été trop joueur, trop présomptueux, trop sûr de son génie ? Nul ne pourrait le démontrer.

Car, pour quelques tentatives ratées, dont celle fatale à 5-2, le Suisse en a ajusté victorieusement, en revers surtout, une quinzaine pendant trois heures et demie. On n’avait certainement jamais autant vu Nadal si impuissant devant un coup, au point que l’Espagnol s’est autorisé, une grande première, à ne pas aller en chercher une grande majorité, plaisir qu’il s’accorde toujours tant sa vélocité stupéfiante lui permet très fréquemment de les atteindre avant le deuxième rebond. Par cette tactique, Federer a probablement provoqué d’insensibles changements dans les réflexes adverses. Quand on sait être en permanence victime d’un coup de patte, on se méfie, on s’use à l’attendre et on commet soi-même l’erreur… Nadal a cédé le troisième set…

Mais l’amortie, c’est son fardeau, est le coup le plus difficile, le plus rempli de dosage subtil, de calcul de trajectoires tenant compte de plusieurs paramètres différents. Tout compte en fait dès la prise de décision. Changer brusquement de plan de frappe, mettre le bon effet, juger de la position de l’adversaire, se faire le complice du vent éventuel, se repositionner pour anticiper la réaction ennemie… Une science, à la fois inexacte et instinctive, dont aucun professeur de tennis ne vous communiquera le mode d’emploi. Il faut en outre, y compris au « plus grand joueur de tous les temps », une lucidité et une fraîcheur physique sans faille pour parvenir à enchaîner une campagne d’amorties globalement positive. Ce n’était plus le cas dans le quatrième acte de cette finale. Federer en était conscient et en a tenté nettement moins, se trouvant d’ailleurs beaucoup moins proche du filet, condition évidente de la bonne marche de cette stratégie.

Pour battre Nadal à Paris, Federer devra encore amortir le choc…

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Tout commence et tout s’achève avec Nadal et Federer

Quand on lira aux enfants et petits enfants des prochaines générations le grand livre de l’histoire du tennis du vint-et-unième siècle, on commencera par leur susurrer « Il était une fois… Roger Federer et Rafaël Nadal ».

« Tu sais, mon petit, poursuivront le papa ou la maman, je vais te conter une histoire extraordinaire, celle des mille et unes balles, lancées aux quatre coins de la terre par deux magiciens fantastiques et dont on cherche toujours à percer les secrets… Le premier, né dans les montagnes suisses, avait inventé, au début des années 2000, une nouvelle version du jeu dont je t’ai montré ce matin les rudiments… Il paradait en permanence sur son tapis volant. L’autre, venu d’Espagne, était parvenu, à l’aide de son bras surnaturel, à s’élever à sa hauteur, et à pouvoir lutter pratiquement d’égal à égal. Sur leur nuage, là-haut très près du ciel, quelques autres humains les observaient au télescope et essayaient de les atteindre… »

Rafaël et Roger, l’histoire sans fin…

L’histoire est enfantine, mais la réalité peut se confondre avec l’imagination. Et à l’aube de ce Roland-Garros 2011, beaucoup pensaient que la légende des deux hommes avait pris un coup de vieux. Le roi Nadal se lassait dans son Versailles de brique et l’empereur Federer ne parvenait plus à redresser sa couronne sur son front. Un manant effronté, Novak Djokovic, visait carrément à les renverser et à s’emparer du double sceptre… Jamais, depuis 2004, on ne s’était montré à ce point si menaçant, arrogant. L’impétueux Serbe s’était préparé depuis le début de l’année une route si large et majestueuse qu’il en avait franchi les obstacles sans la moindre sortie de trajectoire. Quarante et un succès, trois contre Nadal, deux contre Federer… L’arrivée, à Paris, s’annonçait triomphale pour le nouveau César qui désirait tant réécrire la Guerre des Gaules…

Mais la légende, puisqu’elle est la légende, ne s’efface pas d’un trait. Ses personnages détiennent des pouvoirs surnaturels et entretiennent à satiété le merveilleux. Nadal est formé de cellules inconnues de la science, Federer fait jaillir de sa main des énergies nouvelles… Avec eux, rien ne peut donc jamais se clore, et ils se retrouvent éternellement tous les deux en duel. Seul Rafaël peut battre Roger, et vice et versa. Ce vendredi, malgré les signes noirs qu’on avait semé sur leur chemin, la force et le prodige leur sont évidemment restés fidèles. Nadal a balayé d’un revers de main gauche un Ecossais, Andy Murray, aussi fier que blessé, mais dont l’échine a cédé sous les coups infernaux. Federer a de son côté face à Djokovic ressorti de son sac sa lampe d’Aladin. Le génie était dedans.

Dimanche, sur la terre rouge, les deux Chevaliers repartiront à la quête de la Coupe céleste…

Li Na, Bartoli et 400 millions de Chinois

Pour les medias, nulle autre matière n’est plus fondamentale que l’interview, l’ « ITV » comme on la nomme dans les rédactions. Plus que toute autre information, tout rédacteur en chef de télé, presse, radio ou internet, la traque en permanence, et en rappelle constamment l’urgence, la nécessité absolue à ses journalistes ou correspondants. A Roland-Garros, ce culte de l’interview constitue même, depuis l’émergence de l’image dans les années 1980, la sève consubstantielle à la vie des chaînes, des stations, des journaux ou des sites.

C’est bien simple, un match à la Porte d’Auteuil sur France Télévisions dure le plus souvent moins de temps que celui qui lui est consacré avant, pendant et après, en entrevues, débats, parlotes, avec ou sans les intéressés, leurs entraîneurs, parents, sponsors, amis, masseurs ou copains de classe… La presse n’est pas en reste. Tenez, je viens de compter dans L’Equipe le nombre de gens réquisitionnés pour étoffer le papier de la présentation de la demi-finale de Marion Bartoli… Pas moins de six anciens ou actuels joueurs, joueuses, entraîneurs, ont été sollicités pour donner leur avis sur la vedette du jour. De cette litanie tautologique (« Marion progresse, est plus intelligente, pugnace, solide, frappe mieux, retourne bien« …etc), on ressort, certes informé en exhaustivité, mais un peu saoulé, comme à la sortie de la lecture d’un dictionnaire de synonymes. Que Bartoli soit en forme, on s’en doutait un peu… Mais il fallait absolument au quotidien sportif, lui et d’autres, rassurer ses lecteurs, les convaincre encore plus de l’évidence, leur marteler que la numéro 1 française… l’est bel et bien, et avant tout l’expliquer et le justifier.

A Roland-Garros, l’interview doit tenir le pèlerin bien assis dans son canapé…

Juste avant Bartoli-Schiavone, on a assisté en direct à une belle démonstration de technique… de l’interview, de sa mécanique et de ce que tout le monde peut en tirer. La Chinoise Li Na était opposée à la Russe Maria Sharapova. Pas de match sur le plan médiatique entre l’inconnue et la diva. Mais la première l’a emporté et la capricieuse perdante a filé du court sans un mot pour Nelson Montfort. Vite, trouver du croustillant pour meubler et conserver le pèlerin (français) à l’antenne avant le choc franco-italien tant attendu. Et l’on croit dénicher, pour nous en dire un peu plus au sujet de la mystérieuse finaliste, la pépite idéale, l’ambassadeur de Chine en France. Qui, ô surprise, parle impeccablement la langue de Molière. Mais, aïe, le diplomate en est un vrai, un professionnel du message à faire passer quelles que soient les questions : La Chine adore le tennis, quatre cents de millions de mes compatriotes ont regardé le match à la télévision, la Chine ceci, la Chine cela…« . L’ambassadeur est fort, très fort, opportuniste surtout. Le coup des « quatre cents millions de Chinois » (pourquoi pas quatre cent un…?) est un coup de maître et va, c’est certain, se répercuter partout pour le plus grand bien de l’image de l’ancien empire du Milieu. Chiffres parfaitement invérifiables et slogan d’enfer, voilà un coup de pub magistral. Séguéla doit en faire couler sa teinture de rage…

Plus classique, Nelson Montfort se rue ensuite sur Li Na à qui il soutire in english of course les invariables banalités (« mon adversaire a bien joué, je n’ai pas lâché…« ) d’après-match que sa rédaction lui commande depuis quinze ans. Là, les deux interlocuteurs font le métier. Sans accroc, sans surprise. Tout pour plaire au spectateur dans son canapé. Un amiral Nelson parfait pour barrer son micro, et une questionnée tout sourire bien sûr, qui n’oublie jamais de féliciter sa victime ou de remercier le public. Du sur-mesure, de la joie, de la tenue, du sport quoi… et un peu d’audimat !

Marion Bartoli impératrice

Elle est d’origine corse, fière, mâche rarement ses mots et voit désespérément lui fuir depuis des années un amour qui semble, dans l’opinion publique tout du moins, lui manquer… Combien de fois, Marion Bartoli s’est dressée sur ses ergots pour fustiger les critiques dont le niveau de décibels couvrait le plus souvent les notes harmonieuses de son palmarès, et qui pourraient pourquoi pas se transformer en symphonie fantastique depuis sa qualification ce mardi pour les demi-finales de Roland-Garros ?…

La fille de Walter, son géniteur, mentor, entraîneur et inséparable compagnon de vie, passe beaucoup de temps sur les courts, plus sans doute que personne au monde, exactement 450 heures par an, selon les calculs du papa, le premier à la motiver dans ses rares moments de doute. Elle ne s’entraîne pas, elle se tue au travail pour améliorer ses coups. Mais autant la numéro 1 française est une perfectionniste maladive de l’effort d’apprivoisement de la balle, autant Marion dédaigne le reste.L’ex-finaliste de Wimbledon ne fonctionne pas comme beaucoup de ses consœurs. Son obsession ne consiste pas à décrocher des prix de beauté mais des Coupes. Quitte à égratigner les standards esthétiques ou comportementaux dont certains publics raffolent et que certaines joueuses savent manier sans complexe. Marion ne revêt pas sur les courts comme les sœurs Williams de tenues évanescentes en latex rose. Et ne distille pas plus de propos convenus ou hypocritement attendus.

Le malentendu perdure entre l’altière Bartoli et un monde du tennis friand de superficiel…

De là, un malentendu perpétuel. Entre elle et son milieu, elle et le public, elle et les journalistes. Ses formes arrondies, ses tics, son franc-parler et sa morgue apparente en ont fait le souffre-douleur des critiques amateurs ou professionnels. Marion refuse des sponsors les robes sexy toutes faites en leur préférant de plus fonctionnelles de sa confection personnelle, s’insurge quand on lui refuse la présence de son père en Fed Cup, vit en vase clos tout en s’irritant qu’on ne lui accorde qu’une place seconde dans les medias tandis que les bimbos attirent attirent autographes, vivas et pages people.Marion, votre petit nez charmant, vos cheveux de braise et votre air mutin vont trouver preneur. D’ailleurs, si Roland-Garros avait lieu sur l’Île de beauté, vous coifferiez la couronne d’impératrice.

Un samedi à Roland-Garros sur France 2…

C’était LE match de la semaine à Roland-Garros. Nul n’en doutait, ce troisième tour entre Djokovic et Del Potro constituait pour toutes les raisons du monde et à tous les sens du terme le choc des chocs du premier samedi de la quinzaine porte d’Auteuil. Sur France Télévisions, l’événement n’en était visiblement pas un…

La preuve de l’intérêt suprême de la rencontre avait été donné la veille par les deux hommes qui s’étaient livré deux sets durant à un ahurissant combat de puncheurs avant l’interruption due à la nuit. Deux manches phénoménales d’intensité et de puissance partagée d’un côté et l’autre du filet. Un niveau peut-être jamais atteint à Roland-Garros. Le public ne s’y était d’ailleurs pas trompé en se ruant sur le court Suzanne-Lenglen, où l’on avait délocalisé le match en fin de journée, provoquant un embouteillage sans exemple aux entrées.Le match reprend donc au même endroit le samedi aux alentours de 13 heures… sans que France 2, ou France 3 ou 4 ou 5, ne nous en retransmette d’image. Laurent Luyat, le sympathique animateur, lance son après-midi de tennis avec sa co-présentatrice Tatiana Golovin, dont il vante une minute durant comme chaque jour la coiffure, la tenue, la couleur de ses ongles et le charme universel, plus rarement le talent pédagogique…Djokovic et Del Potro pendant ce temps-là s’expliquent à coups de missiles sol-sol, de passing-shots supersoniques et de services dont les radars du périphérique d’à côté ne pourraient même pas mesurer la célérité… Mais Lionel Chamoulaud, le patron télévisuel des lieux depuis plus de vingt ans, est en place sur le Philippe-Chatrier, en compagnie d’Arnaud Boetsch, impeccable représentant de la marque Rolex en France et d’humeur badine. Le duo distille ses avis à la France entière sur un autre match, un sommet du jeu bien sûr, incontournable, le fabuleux Gilles SimonMardy Fish… On nous annonce qu’il fait beau, que le vent souffle un peu, que Fish « va à la pêche » (jeu de mots) et que Simon, alors que le premier set n’est pas achevé, jouera au prochain tour contre Söderling…

A Roland-Garros, le fantôme de Lacoste hante encore les lieux…

« Djoko » et « Delpo » sont toujours invisibles aux téléspectateurs… Luyat nous informe alors d’un scoop mondial, la présence de Richard Gasquet sur son plateau. Le public aurait, affirme Luyat d’un ton réjoui, applaudi à tout rompre son invité lors de son entrée sur le plateau situé tout en haut du Central. Vainqueur la veille de la terreur interplanétaire, le Brésilien Bellucci, le Français explique dix minutes durant qu’il est en forme, que le public le soutient plus que jamais, qu’il est très heureux d’être là, qu’il attend avec impatience son match du lendemain face à… Djokovic, qui n’en pas au même instant fini avec son troisième set… Six cent secondes aussi passionnantes qu’un échauffement de premier tour de double mixte seniors d’interclubs… Le cadreur de cet événement conserve lui toute sa concentration, focalisant ses plans sur Gasquet et son superbe polo dont tous les myopes, astygmates et daltoniens ne peuvent ignorer le sigle « Lacoste » écrit sur sa poitrine en lettres blanches sur fond rouge…Vers 15 heures, la France découvre enfin des bribes du match fantôme. Patrice Dominguez, curieusement le seul crédible foyer de connaissances tennistiques de la troupe de variétés de France Télévisions à Roland-Garros, doit faire vite, très vite, pour expliquer ce qui se déroule sous ses yeux. Un petit quart d’heure de plaisir… Avant la victoire de Djokovic, interviewé à sa sortie du court par Nelson Montfort :  « Nous sommes très heureux pour vous, Novak, nous vous souhaitons le plus grand bonheur dans ce tournoi, c’est toujours très agréable de vous parler…« , en somme soixante secondes de… France 2.