Cassius, Muhammad, Clay, Ali, plus que de la boxe… (8)

Un peu de la légende de Muhammad Ali (1942-2016) dans mon livre « L’Argent dans le sport (Flammarion, 2004) :

8 mars 1971 : Ali-Frazier, le jour où la boxe et le sport ont connu leur premier grand soubresaut…

Le combat mené contre les autorités pour la réhabilitation est usant, cher et sans fin :  » …Et quand arriva l’été de 70, je dus me faire à l’idée qu’aucun organisateur d’Amérique ne réussirait à m’obtenir légalement un combat. Mes avocats réclamaient de la Cour suprême qu’on me permette d’aller travailler à l’étranger, pendant que mon affaire passait en appel… » Mais le seul prix assez important pour qu’on mette fin à ce qu’un rédacteur sportif a décrit comme « le boycott le plus intransigeant infligé à un boxeur dans l’histoire des Etats-Unis », c’était la recette éventuelle que rapporterait un combat Ali-Frazier. »

Vers Ali-Frazier, les trois vrais « combats du siècle » !

Dans l’optique d’un come-back juteux, d’un come-back tout court, Joe Frazier, en effet, est l’adversaire idéal pour le banni. Tout les oppose, style et personnalité. Frazier fonce tête baissée sur ses adversaires pendant qu’Ali danse autour d’eux. Frazier parle posément, sans emphase ni frime, tandis qu’Ali ne cesse de pérorer. « Smokin Joe, » qui étend un à un ses challengers en férocité pure, est l’officiel successeur d’Ali depuis février 1970. Cet éventuel choc entre Alexandre et Darius est le salut pour Ali. Celui-ci sait que la fin de son calvaire passe par cette bataille de titans. Si le combat peut se monter, avec des recettes promises gigantesques, plus personne ne pourrait continuer à l’interdire de boxer.

Durant des mois, il va faire jouer comme jamais sa science consommée de l’art médiatique, en jetant en pâture dans la presse amie des histoires abracadabrantes. Celle, répétée dans le Chicago-Tribune, qui fait le récit d’une imaginaire querelle entre les deux hommes dans la salle d’entraînement de Frazier et ayant soi-disant failli dégénérer en pugilat public dans le parc voisin, est un parfait exemple de montée de mayonnaise. Ce genre de galéjade est reçu avec délectation par l’opinion publique.

Les hommes d’affaire et le promoteurs reniflent, eux, un énorme coup malgré les chausse-trapes. Paradoxalement, c’est un blanc, Harry Pett, commerçant en épices à Atlanta qui sera indirectement à l’origine du combat du siècle, le vrai combat du siècle. Pett contacte son ami, le sénateur noir Leroy Johnson, pour obtenir l’autorisation de le mettre sur pied. Le maire israélite de la ville, Sam Massell, avait du son élection de premier maire blanc de la cité sudiste au coup de main de Johnson. Les votes des électeurs noirs s’étaient du coup tous portés sur lui. Massell, réticent politiquement mais contraint de renvoyer l’ascenseur, donne du bout des lèvres son feu vert à un Ali-Frazier dont personne d’autre ne veut pour le 26 octobre 1970.

On monte à très grande vitesse une structure d’organisation « La maison des sports » dont le nom rappelle celui de « La maison de l’épice » de Pett. Frazier, que ses conseillers poussent à gagner du temps afin de tirer un profit maximum, se rétracte. Jerry Quarry, l’éternel « grand espoir blanc » comme le dénigre Ali, se présente au portillon. Il est le remplaçant parfait, on se rappelle à bon escient que les joutes interraciales, du temps où leur interdiction renforçait leur succès, garantissent de fort belles assemblées…

Autant le retour attendu d’Ali que le climat de tension ethnique entretenu à son paroxysme par le gouverneur ségrégationniste de l’état de Georgie Lester Maddox font courir les spectateurs, quinze mille au Municipal Auditorium, dont le gratin des black stars, et cinq cent mille devant les écrans de cinéma en circuit fermé. Ali, pour ce match sans aucun enjeu qu’il gagne sans trop convaincre, s’enrichit de près de six cent mille dollars et fait encore beaucoup mieux lors du suivant.

Avant de livrer son grand défi contre Frazier, Ali tient à conforter condition physique et compte en banque.

La date prévue du combat contre l’Argentin Oscar Bonavena est le 7 décembre, anniversaire de la destruction de la flotte américaine à Pearl Harbor. Les messages de haine affluent dans le bureau de Teddy Brenner, nouveau patron du Madison square Garden, la salle mythique de la ville de New-York, qui a enfin délivré sa licence à Ali : « Si vous permettez à ce trouillard de nègre, écrit l’un de des auteurs de courriers, de gagner de l’argent le 7 décembre, les braves petits gars qui gisent dans l’U.S.S Arizona se retourneront dans leur tombe. » Ce contexte met le feu au Garden qui enregistre la plus grosse recette depuis sa création en 1879. L’indestructible Bonavena est mis KO pour la première fois de sa carrière, mais seulement au quinzième et dernier round après un mano a mano sans merci. Le million de dollars alloué au « trouillard » est bien mérité. Ce n’est qu’un acompte.

Le sport moderne, qui est plus ou moins centenaire en 1970, s’apprête à connaître son plus formidable soubresaut. Deux hommes sans peur, noirs, l’un au charisme sans égal et l’autre au punch de Dempsey, Louis et Marciano réunis, n’ont plus qu’un désir, se mesurer. Ali est demandeur depuis longtemps, Frazier joue les vierges effarouchées avant de  céder. Ce jeu médiatique est lucratif. C’est bien un jeu, les deux hommes se connaissent.

Ali provoque Frazier

Bien avant le choc, ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises. Dans son autobiographie, Ali se remémore un de leurs dialogues alors qu’ils finissent une virée incognito dans la Cadillac de Frazier :

Frazier : Je vais m’arrêter, te déposer.

Ali : Vaut mieux qu’on nous voie pas trop ensemble, tu sais.

Frazier : Ouais, ils croiraient qu’on est copains. Ca serait mauvais pour les recettes.

Ali : Ouais, Y a personne qui va payer pour voir deux copains.

Et le faux duo de foire continue à s’empoigner en public, au téléphone avec des caméras chez l’un et chez l’autre. Ali traite Frazier de gorille. Frazier répond qu’il est le champion et qu’il le restera. Herbert Muhammad, comme à la corbeille de Wall Street, comptabilise les offres qui pleuvent de toutes parts.

Pour faire monter le prix de l’action Ali-Frazier et contrairement à ses habitudes[1], il laisse venir. Quatre cent mille dollars de Londres, six cent mille de Tokyo, un million de Houston, un million cinq de New-York, deux millions par la chaîne NBC, quatre millions encore de Houston … Fin décembre, un télex crépite un peu plus fort sur le bureau de Muhammad. Une double signature figure en bas du document. Celles de Jerry Perenchio, un homme venu du show-business et sans aucune expérience du sport, et  de Jack Kent Cooke, le propriétaire de l’équipe de basket des LA Lakers.

Le texte est clair, les chiffres sont carrés, la promotion et la commercialisation du combat sont étudiées au rasoir, les garanties sont coulées dans du béton armé. C’est la proposition la plus fabuleuse de l’histoire du spectacle tout entier. Et la plus réaliste. Les cinq millions de dollars de bourse à partager en deux sont déjà sur des comptes bancaires réservés à chacun des boxeurs. Herbert Muhammad a dès sa réception le sentiment net que, en l’état actuel des choses, ce contrat est un diamant dans un écrin. Il souffle à Ali : « Je sais que je peux obtenir davantage. Mais ça demandera des semaines. Si la Cour suprême décide de t’envoyer en prison… ».

« Tu es l’artiste le plus connu du monde ; pas un président, pas un roi, pas une vedette de cinéma ne peut attirer les foules comme toi« 

Ali ne se fait pas prier et intime à son manager de signer. Quelques heures plus tard, l’accord est rendu public, les journaux produisent la photocopie des deux chèques d’Ali et Frazier. Le challenger ne croit pas lui-même à cette valse de billets verts. Son manager éclaire son incrédulité par un cours d’économie du sport : « Nous devions obtenir la somme, lui dit-il, C’est l’événement le plus rare de l’histoire du sport. Deux champions poids lourds invaincus ne se sont encore jamais affrontés, et ça risque de ne plus se reproduire. Tu es l’artiste le plus connu du monde ; pas un président, pas un roi, pas une vedette de cinéma ne peut attirer les foules comme toi. D’ailleurs tu ne sauras jamais combien tu aurais pu gagner pendant ces trois dernières années. La vie d’un boxeur est courte. Il faut que j’essaie de te compenser ça, et c’est le meilleur moyen. »

Jerry Perenchio : « Je lui ferai plus de publicité que pour le débarquement en Normandie !

Dans la pratique, c’est Perenchio qui a tout mis en scène. Le montage financier est digne d’une « super-production hollywoodienne », comme le notera Milton Gross. Perenchio, impresario à succès de vedettes de l’écran et de la chanson  (Liz Taylor, Jane Fonda, les Beatles…), a savamment orchestré son affaire. En précurseur de génie de l’organisation sportive ultra-moderne, il jongle avec le marketing, la publicité, la vente, la promotion… Chaque secteur pouvant rapporter le moindre dollar est défriché, étudié puis poussé aux bornes de sa rentabilité.

Alors que l’on se limitait jusque-là à « présenter » un spectacle sportif payable à réception, Perenchio le « vend » avant qu’il ne se soit déroulé. La maison ne fait pas crédit, telle est la devise de Perenchio. Deux mois avant le choc du 8 mars 1971, les télévisions ont réglé leurs droits d’avance. Vingt mille quatre cent cinquante cinq spectateurs ont effectué leur réservation au Madison Garden et laissé dans les caisses de la plus prestigieuse salle des Etats-Unis une recette record de plus d’un million trois cent mille dollars. La célèbre agence de publicité McCann-Ericksson a acquis un package promotionnel de la rencontre qu’elle se charge de commercialiser ensuite à ses plus gros clients (Coca-Cola, General Motors, Nabisco, Esso…). Le spectacle Ali-Frazier (« Ce que nous avons là, c’est la Joconde », s’exclame Perenchio) se transforme en un produit d’exception, de luxe absolu, avec pour paradoxe d’être « vendu « comme des tranches de foie ».

Le jour de la présentation officielle de ce championnat du monde de boxe et de la finance sportive, Perenchio qui ne craint plus rien tant il s’est bordé de toutes parts (y compris si les boxeurs se blessent au dernier moment, ou si le match est écourté ou annulé[2]), se dresse comme un coq : « C’est le plus grand événement de ma vie. Ça transcende la boxe, c’est phénoménal. Je lui ferai plus de publicité que pour le débarquement en Normandie ! Ce sera le plus gros revenu de l’histoire du monde. Le Wall Street Journal prévoit un revenu net de quarante millions de dollars. »

Ali, Frazier and the Fight of the Century
La pesée d’Ali au Madison Square Garden.

Ali, qui assiste médusé à cet exercice d’auto-satisfaction, racontera dans son livre que cette dernière phrase l’a fait tiquer : « Tandis qu’il se vante de ce que ça va lui rapporter, je commence à me demander si Joe et moi n’avons pas accepté trop peu. » Il prend le micro et lance avec un sourire à Frazier, deux chaises plus loin : « Joe, on s’est fait avoir. » Ali ravalera amicalement cette plaisanterie après la réplique cinglante de l’impresario qui ne figure pas on le devine dans l’autobiographie d’Ali : « Ali, pour cinq millions de dollars, je crois pouvoir parler sans que vous ne m’interrompiez sans cesse. ». Le challenger se prend néanmoins de sympathie pour ce Perenchio qui lui ressemble par certains côtés et mettra un point d’honneur à l’aider dans ses démarches pharaoniques de promotion.

Après le premier grand coup de marketing de l’histoire de la boxe, le plus féroce combat de l’histoire de la boxe !

Le combat dépasse en intensité dramatique les rêves les plus fous de Perenchio. Comme si les deux protagonistes avaient pris la mesure de l’enjeu et du spectacle qu’ils devaient à tout prix fournir pour respecter ce que le public, les organisateurs et les sponsors en attendaient. Ali, fait inouï, tombe à quelques secondes du gong final sur un crochet du gauche maison de Smokin Joe, et est battu aux points. Dans les heures suivantes, les deux gladiateurs, vidés de toute force, visiteront ensemble de longues heures l’hôpital voisin.

Ali mis à terre par Frazier

Ce come-back plein de courage fait d’Ali dans l’opinion un plus grand battu que vainqueur. Cette nuit révolutionnaire du 8 mars 1971 contredit celle du 4 août 1789, elle rétablit ses privilèges. Le descendant d’esclaves contestataire a puissamment concouru à la découverte de nouveaux territoires, une terra incognita jusque-là des marchands de sport. « L’entreprise la plus flamboyante de tous les temps », comme la décrit le journaliste du New York Times Red Smith » va faire école. D’abord en influençant les plus hautes autorités judiciaires américaines qui le 29 juin 1971 sont dans l’obligation de constater l’immense pouvoir qu’exerce Ali sur la société et l’économie du pays. La Cour Suprême qui, «suprême » ironie, est composée exclusivement de blancs, casse le verdict de Houston par huit voix à zéro et rend la totalité de ses droits au serviteur noir d’Allah.

Le Frazier-Ali du Garden a mis le feu aux poudres. Le plus fou est à venir. Ce seront Ali-Frazier II et III entrecoupés par Ali-Foreman.

[1] Dans « Le plus grand », Ali précise : « La méthode de marchandage de Herbert, qu’il utilise pour chacun de mes combats depuis mon retour, est simple, il se borne à annoncer le prix qu’il vise : basé sur son analyse de ce que le combat peut rapporter, basé sur le passé des protagonistes. Et puis le premier enchérisseur qui se présente avec la somme en bonnes espèces et la dépose à un compte au nom de Muhammad Ali, c’est avec lui que nous traitons. »

[2] Quand le président de Mc-Cann s’interrogera devant Perenchio en imaginant ce championnat du monde n’allant pas au terme des quinze rounds et avec des interruptions publicitaires pré-vendues mais non passées, il lui sera répliqué : « Ali et Frazier sont des commerçants, ils sont trop malins pour ça !… »