Djokovic, tueur de balles de match

C’est le rêve des petits et des grands. Sauver une balle de match, sur un court paumé ou devant quinze mille spectateurs, et gagner. On dit bien « sauver », car on se sauve un peu de l’enfer quand on ne l’a pas perdu, ce fameux dernier échange qui ne l’est plus.

Il y a toute une légende autour de ces points fameux. On s’en souvient d’une douzaine mémorables dans l’histoire du jeu, certains remontant presque aux calendes grecques et dont on paierait cher pour qu’une caméra les ait conservés. Comme les trois de Robert Haillet contre Budge Batty à 0-5 et 0-40 dans un 5e set à Roland-Garros en 1958, ou les trois de Suzanne Lenglen contre Helen Wills à Cannes en 1926 lors du « match du siècle ». De l’Histoire à l’état pur, du tennis qui n’est que dans les livres.

Aujourd’hui, pauvres de nous, une balle de match sauvée par un de nos héros modernes est vue et revue, décortiquée en dizaines de ralentis et son charme s’évanouit au rythme de cette litanie numérique. Novak Djokovic, tiens, en a sauvé cinq ce dimanche à Shangaï. Avant évidemment de renverser définitivement le pauvre Andy Murray une heure plus tard. Ca commence à devenir une sacrée habitude chez lui. Il y en avait eu quatre contre Tsonga à Roland-Garros cette année déjà, et deux contre le roi Federer en 2011, qui faisaient elles-même suite à une autre face au même Suisse l’année précédente.

Il choisit bien ses moments, Djoko, comme par un hasard de champion qui ne fait rien par hasard. Surtout pas d’être petit bras au mauvais moment. Comme pour ce retour de dingue en demi-finale de l’US Open à 40-15 pour Roger qui servait pour deux balles de finale… A Shangaï donc, cinq fois, Djoko ne s’est pas énervé à l’instant crucial. En face, pourtant, l’Ecossais était sans doute le plus fort, techniquement, tactiquement et tout et tout, sortant d’une campagne estivale hallucinante, une finale à Wimbledon, le titre aux JO et à l’US Open en série. Une confiance d’éléphant partant au bain.

Panatta et ses « belles de match »

Mais le Serbe fait sans doute partie d’une espèce encore différente. Dans l’époque moderne, on n’en a rencontré que très peu, et encore, ne lui arrivant peut-être pourtant pas tout à fait à la cheville. Adriano Panatta, le bel Italien toujours bien bronzé et qui remettait systématiquement sa mèche pour les beaux yeux des filles des premiers rangs, avait adopté la méthode la plus usitée pendant un siècle pour écarter des balles de match, la montée au filet. Dans n’importe quelles conditions, en slip ou avec gilet pare-balles, sa volée de magicien faisant le reste.

Un été de 1976, le truc avait marché onze fois à Rome et une autre à Roland-Garros contre le dénommé et oublié Hutka, et l’homme aux « belles de match » avait au finish récolté les deux plus beaux lauriers de sa carrière. On lui avait sûrement dit à Adriano que le meilleur moyen dans ce genre de situation, c’était de ne pas trop chercher à comprendre, et qu’il fallait alors contraindre l’adversaire au coup le plus difficile, le passing shot… Hutka l’avait d’ailleurs réussi ce passing. Sans doute un peu faiblard parce que Panatta avait trouvé une parade nouvelle, le plongeon sur terre, et vaincu le destin contraire.

Mais ça c’était à l’époque… Celle où les joueurs n’étaient pas tous plus ou moins en acier trempé. Donc, Djokovic a ajouté la technique mentale à son incroyable physique et accessoirement à sa technique. Dès que la mort sportive s’avance, il la toise et décortique ce moment un peu désagréable. Ce n’est plus le ciel qu’il invoque mais sa tête qu’il a accoutumée à ces secondes psychologiquement délicates. Une concentration redoublée ou décuplée je ne sais pas, des coups ajustés au rasoir, travaillés des milliers d’heures à l’entrainement. Plus même besoin de la pincée de réussite ou du bon dieu de la raquette.

Et Djokovic ne risque même jamais sa chemisette sur ces balles de match. Il ne monte pas forcément, mais seulement quand l’autre est en train de céder à l’échange dont il accélère progressivement la cadence. Une sorte de rouleau compresseur des balles de mort. Oui, Novak est bien le nouveau bourreau de ce siècle. Dès qu’il va mourir, il tue.

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