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Bras et droits d’honneur

« C’est un peu court jeune homme »…

Cyrano n’est pas Pogba et vice et versa. Dans la ligne droite des comportements aussi niais que stupides de nos petits héros du football, il s’est encore produit ce mercredi d’Euro 2016 et de France-Albanie une scène digne de notre théâtre tragi-médiatico-comique du 21e siècle sportif.

L’affaire, c’en est une nouvelle, fait grand bruit. L’idole des jeunes footballeurs en herbe et des coiffeurs en vogue s’est autorisé pour célébrer sa joie et son soulagement du but de la victoire, inscrit par Dimitri Payet (2-0), de recouvrir par sa main gauche, en pleine course et le visage rageur, le biceps de son bras droit plié et relevé.

 

La capture d’écran du geste controversé, provenant du circuit intérieur de l’UEFA et extraite d’une video provenant d’une caméra isolée, a seulement été publiée le lendemain.

Ni une ni deux, le petit monde de la grande presse du 2.0 puis celle, en désuétude du papier, sont montés sur leur grands chevaux. A justes gros titres puisque les souvenirs des grossiers sieurs Dugarry, Anelka (dont la réaction sur l’affaire Pogba ajoute encore à son sens aigu de l’analyse de l’évolution du monde !) ou Nasri, entre quelques autres, leur revenaient en pleine surface.

Un peu courtes donc, ensuite, les explications de l’intéressé qui s’est justifié en précisant par communiqué qu’il n’avait fait qu’exécuter à l’adresse de ses parents et amis en tribune un mouvement de danse et de sarabande dont il serait un habitué. Et pourquoi pas un majeur tendu vers le ciel qui aurait signifié qu’il s’était cassé un ongle…

Soit, décrypter n’est pas si simple. D’ailleurs la chaîne cryptée BeinSport, propriétaire des droits de l’épreuve et par là-même gardienne de l’image positive des Bleus et de la bienséance, a parfaitement brouillé elle aussi son message, sommant par mail ses salariés de ne pas diffuser les images du garnement. La RTBF, neutre, s’est, elle, fait une joie de le faire et d’exhumer le document gênant.

Video bras d’honneur Pogba

Même si l’on n’est pas un expert des danses modernes, il ne faudrait pas prendre tous les observateurs pour des bigleux décérébrés. Paul Pogba danse mieux qu’eux, c’est certain, mais il sait mieux aussi qu’il venait de faire l’objet d’une campagne certes pas non plus subtile visant ses performances récentes en Bleu peu en rapport avec son talent, et que sa place sur le banc au début du match l’avait très vraisemblablement vexé au plus profond de lui-même. Plutôt que de réagir avec ses pieds, c’est à cette presse, éternelle et commode coupable, que le Turinois a très manifestement exprimé de ses bras son ressentiment.

Il apparaît donc, comme le nez immense au milieu de la figure de Cyrano, que le boniment du parfois génial Pogba est flagrant. Et que – vain souhait sans doute – l’Histoire, y compris celle du football, devrait être apprise et retenue surtout par les footballeurs. On ne parle point même de littérature mais, en citant encore la fin de la tirade du héros d’Edmond Rostand, on peut qualifier le conte de la nouvelle brebis égarée :  « sot ! »

Ali Atlanta flamme

Cassius, Muhammad, Clay, Ali, plus que de la boxe… (10)

Un peu de la légende de Muhammad Ali (1942-2016) dans mon livre « L’Argent dans le sport (Flammarion, 2004) :

« Ali aura certainement au bout du compte revivifié la légende de l’Amérique. Les croisades humanistes de ce Muhammad Ali désintéressé auraient pu faire écrire à Jean-Jacques Rousseau : « On a de tout avec l’argent, hormis des cœurs et des bons citoyens. »

 

« A peine revenu d’Afrique, tout juste sorti du bureau ovale à la Maison Blanche, Ali a entamé un stupéfiant périple qu’aucun boxeur ne s’était offert. L’appétit de Don King – maintenant chevillé aux gants d’or du phénix – pour toute forme d’argent digestible transporte Ali sur les cinq continents. « Je boxerai n’importe où, en Chine, en U.R.S.S, ou même sur la lune si on me donne de l’argent », mugit Ali. L’argent, non seulement on lui en donne, mais on le lui envoie sur des tapis rouges.

« Maintenant, ce sont les pays, les états, les gouvernements qui traitent avec le dieu de la boxe.« 

Avant Ali les mécènes, les businessmen, les journaux les ducs ou barons, la canaille enrichie, piochaient dans leurs caisses pour s’offrir les Sullivan, Dempsey et autres Louis. Maintenant, ce sont les pays, les états, les gouvernements qui traitent avec le dieu de la boxe. « Après le Zaïre, Herbert acceptera des rencontres similaires parrainées par les gouvernements de Malaisie et des Philippines, tandis que six autres nations au moins nous feront des offres. » se réjouit Ali. Herbert Muhammad, dans l’ombre de King mais toujours présent et à l’affût de pourcentages, prend donc son obole.

A Kuala Lumpur, en Malaisie pour l’occasion de la troisième défense du titre de leur poulain contre Joe Bugner, on butine gentiment un pot de miel d’un million cinq cent mille dollars. King et Herbert Muhammad qui avaient compris que Foreman, anéanti par son naufrage de Kinshasa, ne voulait pas d’une revanche, ils organisent une ahurissante conférence de presse une petite demi-heure après le combat de Kuala Lumpur. Joe Frazier a fait le déplacement et s’approche de l’estrade d’Ali qui vient d’annoncer qu’il va se retirer des rings. Le dialogue bien mis au point par les managers s’engage entre les deux hommes :

Ali : C’est mon dernier combat, Joe, cette fois tu arrives trop tard. Y en a ici qui ont envie de me voir combattre contre Joe Frazier ? (La foule répond : Ouiiii, Ali-Frazier ! Ali-Frazier !)

Frazier : Pas question que tu te retires. Tu as autant besoin de moi que j’ai besoin de toi.

Ali : Tu pars battu d’avance. Si on se rencontre, personne n’ira parier sur toi ; personne n’ira parier sur un Baptiste pour dérouiller un Musulman.

Frazier : C’est simplement parce que les gens sont bouchés. Ils se laissent avoir par ta grande gueule. Question fric, c’est pareil, t’es une grande gueule !

Ali : Tu veux qu’on fasse un marché ?

Frazier : Tout ce que tu veux, c’est d’accord.

Ali : Je vais te dire ce qu’il y a à la clé de notre combat : pour moi six millions de dollars et pour toi deux millions. Si tu me bats, je te donne un million sur ma bourse, et si c’est moi qui te dérouille…

Frazier : …Je te donne un million de ma poche. D’accord. Et maintenant, va dire à ton manager et à tes avocats de coucher tout ça par écrit, exactement comme on vient de le dire.

Une voix dans la foule : C’est vraiment décidé ?

Don King : C’est décidé.

Ali : Gare au gorille à Manille, cette fois je l’étrille et je le bousille !

Le « Thrilla in Manilla » (L’étrille à Manille) du 30 septembre 1975 rejoint dans le délire le « Rumble in the Jungle ». Le plus incroyable est que le match atteint des sommets, Ali et Frazier se donnent à fond et au-delà encore. Les témoins sur place,  au Garden de New-York par écran géant interposé, ou éparpillés par le pay-per-view (deux millions de dollars de recettes), hurlent leur bonheur ou leur effroi. Ali qui l’emporte après une démentielle guerre de coups dira : « J’ai vu la mort… »

Ali Frazier Manille

Le président despote Ferdinand Marcos copie Mobutu en arrachant les millions de dollars sur les finances nationales. Quatre vont s’empiler sur le compte d’Ali qui devient le sportif le plus riche de l’histoire. Don King ne sait plus ou donner de la tête pour rendre les combats crédibles tant les sommes proposées de tous côtés sont stupéfiantes.

La fin de carrière du « plus grand » s’apparentera à une interminable et souvent pathétique tournée d’adieux.

King, sans aucune pitié pour la santé de son faiseur d’or, y accumulera une fortune incomparable, prolongée bien après lui. Ali, rongé par les pilleurs de tous bords – Black Muslims, fisc, pensions alimentaires – ne jettera l’éponge qu’après avoir épuisé sa dernière goutte de sève.

Alors que sa maladie – un syndrome – de Parkinson est prégnante depuis plusieurs années, il perd son titre, le reconquiert et le cède définitivement en 1978. Les combats de trop il les livre, à trente huit et trente neuf ans, le corps enveloppé par des kilos qu’il ne plus comprimer. D’abord le 2 octobre 1980 contre Larry Holmes, pour huit millions de dollars, soit en une apparition le sixième des gains accumulés en vingt ans. Ses problèmes d’élocution et sa difficulté à se mouvoir sont manifestes.

Qu’importe. Pour prolonger la pompe à fric tant que faire se peut, le machiavélique Don King a enterré le rapport médical qui livrait l’inquiétant diagnostic dès 1977 : un net amoindrissement des réflexes du champion. Son ancien sparring-partner ne l’humilie pas en lui évitant un KO que tout autre lui aurait infligé. Une défaite – la cinquième en soixante et uns combats professionnels – contre Trevor Berbick referme le rideau sur la plus légendaire carrière d’un sportif ganté.

La maladie et la gloire éternelle

C’est peut-être sous ces derniers coups encaissés le 11 décembre 1981 que la maladie qui se déclarera sans équivoque en 1984 s’est irrémédiablement propagée dans son corps.

Ali dernier combat Berbick 11 decembre 1981

Ali combat ce nouvel adversaire  par sa volonté coutumière.

L’Amérique, en mal de symboles et oublieuse des flèches qu’elle lui avait plantées aux heures sombres du Vietnam, l’installe sur un piédestal aux Jeux Olympiques d’Atlanta en lui faisant allumer la flamme. Le geste du champion secoué par le tremblement, mais debout et digne, soulève une émotion sans égal. Plus fervent que jamais, Ali lutte pour la cause religieuse, l’enfance déshéritée, la recherche médicale. Sans aucune plainte à l’égard de sa souffrance qu’il affecte de réduire au prix de ses fautes.

Ali reçoit de G. Bush la médaille de la liberté en 2005
Ali reçoit des mains du président George W. Bush la médaille de la Liberté en 2005.

Ali aura certainement au bout du compte revivifié la légende de l’Amérique. Les croisades humanistes de ce Muhammad Ali désintéressé auraient pu faire écrire à Jean-Jacques Rousseau : « On a de tout avec l’argent, hormis des cœurs et des bons citoyens. » »

Ali humilie Foreman et reprend son titre de champion du monde au Zaïre.

Cassius, Muhammad, Clay, Ali, plus que de la boxe… (9)

Un peu de la légende de Muhammad Ali (1942-2016) dans mon livre « L’Argent dans le sport (Flammarion, 2004) :

 

« La brillance de l’étoile d’Ali passe par un sceptre qu’il n’a toujours pas repris. Trois ans vont s’écouler dans cette quête. A la clé une dizaine de combats à moins de cinq cent mille dollars pièce, des misères quelque peu justifiées par des prestations en dent de scie. Dont une défaite cuisante devant Ken Norton.

On apprendra que le vaincu a combattu une heure avec la mâchoire fracturée, ce qui annulera en grande partie les effets du revers. Vient alors la revanche contre Frazier en janvier 1974 qui déclenche encore l’hystérie, toujours au Garden de New-York, toujours pour battre de nouveaux records à l’occasion d’une confrontation sans enjeu : meilleures bourses dont celle d’Ali de un million sept cent mille dollars, recette de dix millions de dollars ramenée par le closed-circuit.

Ce re-match des anciennes gloires – Frazier vient d’être dépossédé de sa ceinture par l’atomique George Foreman en une poignée de secondes – sonne un peu faux. Car le sport est passé très loin derrière la magistrale promotion qui en a été faite. Autour il faut bien le dire de la magie médiatique éternelle d’Ali.

« Rumble of the Jungle » (la Rixe dans la Jungle)

Un chef d’état, Mobutu, beaucoup pour sa propre promotion de mégalomane et très peu pour le bien du peuple noir africain, accueille à Kinshasa le championnat du monde des poids lourds le 30 octobre 1974. Le sémillant néo-organisateur Don King, qui côtoie de façon plus qu’intéressée Ali et Herbert Muhammad, se fera magistralement les dents à travers ce combat dont les bourses des deux boxeurs ont été réglées par le dictateur zaïrois : cinq millions de dollars chacun, « un cadeau au peuple de mon pays ».

Mobutu Ali Foreman

Mobutu Sese Seko, considéré à l’époque comme la septième fortune du monde, a fabriqué son trésor en neuf ans par un pillage impitoyable de « son peuple » au revenu annuel déjà pourtant l’un des plus faibles du monde (soixante dix dollars par habitant). A l’issue de ce rocambolesque « Rumble of the Jungle » (la Rixe dans la Jungle) disputé en pleine nuit pour que les télévisions américaines (les droits télé dans le monde se montent à plus de cinquante millions de dollars) puissent diffuser le programme à des heures décentes, Ali récupère son titre.

Ali met Foreman ko

George Foreman mettra… vingt ans à se remettre de son k.-o. en endossant un costume beaucoup plus pacifique de pasteur. Ali fera de son mieux durant son interminable séjour dans l’ancien Congo (une blessure de Foreman avait retardé le combat de plusieurs semaines) pour ne pas froisser la susceptibilité de  Mobutu qui l’avait somptueusement rétribué.

Ali ignorait-il que le sanguinaire tyran avait fait assassiner dans les coursives du stade plusieurs dizaines d’opposants au régime deux mois avant l’arrivée du cirque King ? « Big George » retrouvera en 1994 un titre de champion du monde des lourds, pas le titre réunifié il est vrai, à 45 ans. Définitivement retraité, il deviendra avant l’an 2000 le sportif le mieux payé du vingtième siècle… à ne pas faire de sport en décrochant avec un fabricant de grille-viandes, Salton, un contrat qui l’enrichira de deux cent millions de dollars… »

 

Ali Frazier revival

Cassius, Muhammad, Clay, Ali, plus que de la boxe… (8)

Un peu de la légende de Muhammad Ali (1942-2016) dans mon livre « L’Argent dans le sport (Flammarion, 2004) :

8 mars 1971 : Ali-Frazier, le jour où la boxe et le sport ont connu leur premier grand soubresaut…

Le combat mené contre les autorités pour la réhabilitation est usant, cher et sans fin :  » …Et quand arriva l’été de 70, je dus me faire à l’idée qu’aucun organisateur d’Amérique ne réussirait à m’obtenir légalement un combat. Mes avocats réclamaient de la Cour suprême qu’on me permette d’aller travailler à l’étranger, pendant que mon affaire passait en appel… » Mais le seul prix assez important pour qu’on mette fin à ce qu’un rédacteur sportif a décrit comme « le boycott le plus intransigeant infligé à un boxeur dans l’histoire des Etats-Unis », c’était la recette éventuelle que rapporterait un combat Ali-Frazier. »

Vers Ali-Frazier, les trois vrais « combats du siècle » !

Dans l’optique d’un come-back juteux, d’un come-back tout court, Joe Frazier, en effet, est l’adversaire idéal pour le banni. Tout les oppose, style et personnalité. Frazier fonce tête baissée sur ses adversaires pendant qu’Ali danse autour d’eux. Frazier parle posément, sans emphase ni frime, tandis qu’Ali ne cesse de pérorer. « Smokin Joe, » qui étend un à un ses challengers en férocité pure, est l’officiel successeur d’Ali depuis février 1970. Cet éventuel choc entre Alexandre et Darius est le salut pour Ali. Celui-ci sait que la fin de son calvaire passe par cette bataille de titans. Si le combat peut se monter, avec des recettes promises gigantesques, plus personne ne pourrait continuer à l’interdire de boxer.

Durant des mois, il va faire jouer comme jamais sa science consommée de l’art médiatique, en jetant en pâture dans la presse amie des histoires abracadabrantes. Celle, répétée dans le Chicago-Tribune, qui fait le récit d’une imaginaire querelle entre les deux hommes dans la salle d’entraînement de Frazier et ayant soi-disant failli dégénérer en pugilat public dans le parc voisin, est un parfait exemple de montée de mayonnaise. Ce genre de galéjade est reçu avec délectation par l’opinion publique.

Les hommes d’affaire et le promoteurs reniflent, eux, un énorme coup malgré les chausse-trapes. Paradoxalement, c’est un blanc, Harry Pett, commerçant en épices à Atlanta qui sera indirectement à l’origine du combat du siècle, le vrai combat du siècle. Pett contacte son ami, le sénateur noir Leroy Johnson, pour obtenir l’autorisation de le mettre sur pied. Le maire israélite de la ville, Sam Massell, avait du son élection de premier maire blanc de la cité sudiste au coup de main de Johnson. Les votes des électeurs noirs s’étaient du coup tous portés sur lui. Massell, réticent politiquement mais contraint de renvoyer l’ascenseur, donne du bout des lèvres son feu vert à un Ali-Frazier dont personne d’autre ne veut pour le 26 octobre 1970.

On monte à très grande vitesse une structure d’organisation « La maison des sports » dont le nom rappelle celui de « La maison de l’épice » de Pett. Frazier, que ses conseillers poussent à gagner du temps afin de tirer un profit maximum, se rétracte. Jerry Quarry, l’éternel « grand espoir blanc » comme le dénigre Ali, se présente au portillon. Il est le remplaçant parfait, on se rappelle à bon escient que les joutes interraciales, du temps où leur interdiction renforçait leur succès, garantissent de fort belles assemblées…

Autant le retour attendu d’Ali que le climat de tension ethnique entretenu à son paroxysme par le gouverneur ségrégationniste de l’état de Georgie Lester Maddox font courir les spectateurs, quinze mille au Municipal Auditorium, dont le gratin des black stars, et cinq cent mille devant les écrans de cinéma en circuit fermé. Ali, pour ce match sans aucun enjeu qu’il gagne sans trop convaincre, s’enrichit de près de six cent mille dollars et fait encore beaucoup mieux lors du suivant.

Avant de livrer son grand défi contre Frazier, Ali tient à conforter condition physique et compte en banque.

La date prévue du combat contre l’Argentin Oscar Bonavena est le 7 décembre, anniversaire de la destruction de la flotte américaine à Pearl Harbor. Les messages de haine affluent dans le bureau de Teddy Brenner, nouveau patron du Madison square Garden, la salle mythique de la ville de New-York, qui a enfin délivré sa licence à Ali : « Si vous permettez à ce trouillard de nègre, écrit l’un de des auteurs de courriers, de gagner de l’argent le 7 décembre, les braves petits gars qui gisent dans l’U.S.S Arizona se retourneront dans leur tombe. » Ce contexte met le feu au Garden qui enregistre la plus grosse recette depuis sa création en 1879. L’indestructible Bonavena est mis KO pour la première fois de sa carrière, mais seulement au quinzième et dernier round après un mano a mano sans merci. Le million de dollars alloué au « trouillard » est bien mérité. Ce n’est qu’un acompte.

Le sport moderne, qui est plus ou moins centenaire en 1970, s’apprête à connaître son plus formidable soubresaut. Deux hommes sans peur, noirs, l’un au charisme sans égal et l’autre au punch de Dempsey, Louis et Marciano réunis, n’ont plus qu’un désir, se mesurer. Ali est demandeur depuis longtemps, Frazier joue les vierges effarouchées avant de  céder. Ce jeu médiatique est lucratif. C’est bien un jeu, les deux hommes se connaissent.

Ali provoque Frazier

Bien avant le choc, ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises. Dans son autobiographie, Ali se remémore un de leurs dialogues alors qu’ils finissent une virée incognito dans la Cadillac de Frazier :

Frazier : Je vais m’arrêter, te déposer.

Ali : Vaut mieux qu’on nous voie pas trop ensemble, tu sais.

Frazier : Ouais, ils croiraient qu’on est copains. Ca serait mauvais pour les recettes.

Ali : Ouais, Y a personne qui va payer pour voir deux copains.

Et le faux duo de foire continue à s’empoigner en public, au téléphone avec des caméras chez l’un et chez l’autre. Ali traite Frazier de gorille. Frazier répond qu’il est le champion et qu’il le restera. Herbert Muhammad, comme à la corbeille de Wall Street, comptabilise les offres qui pleuvent de toutes parts.

Pour faire monter le prix de l’action Ali-Frazier et contrairement à ses habitudes[1], il laisse venir. Quatre cent mille dollars de Londres, six cent mille de Tokyo, un million de Houston, un million cinq de New-York, deux millions par la chaîne NBC, quatre millions encore de Houston … Fin décembre, un télex crépite un peu plus fort sur le bureau de Muhammad. Une double signature figure en bas du document. Celles de Jerry Perenchio, un homme venu du show-business et sans aucune expérience du sport, et  de Jack Kent Cooke, le propriétaire de l’équipe de basket des LA Lakers.

Le texte est clair, les chiffres sont carrés, la promotion et la commercialisation du combat sont étudiées au rasoir, les garanties sont coulées dans du béton armé. C’est la proposition la plus fabuleuse de l’histoire du spectacle tout entier. Et la plus réaliste. Les cinq millions de dollars de bourse à partager en deux sont déjà sur des comptes bancaires réservés à chacun des boxeurs. Herbert Muhammad a dès sa réception le sentiment net que, en l’état actuel des choses, ce contrat est un diamant dans un écrin. Il souffle à Ali : « Je sais que je peux obtenir davantage. Mais ça demandera des semaines. Si la Cour suprême décide de t’envoyer en prison… ».

« Tu es l’artiste le plus connu du monde ; pas un président, pas un roi, pas une vedette de cinéma ne peut attirer les foules comme toi« 

Ali ne se fait pas prier et intime à son manager de signer. Quelques heures plus tard, l’accord est rendu public, les journaux produisent la photocopie des deux chèques d’Ali et Frazier. Le challenger ne croit pas lui-même à cette valse de billets verts. Son manager éclaire son incrédulité par un cours d’économie du sport : « Nous devions obtenir la somme, lui dit-il, C’est l’événement le plus rare de l’histoire du sport. Deux champions poids lourds invaincus ne se sont encore jamais affrontés, et ça risque de ne plus se reproduire. Tu es l’artiste le plus connu du monde ; pas un président, pas un roi, pas une vedette de cinéma ne peut attirer les foules comme toi. D’ailleurs tu ne sauras jamais combien tu aurais pu gagner pendant ces trois dernières années. La vie d’un boxeur est courte. Il faut que j’essaie de te compenser ça, et c’est le meilleur moyen. »

Jerry Perenchio : « Je lui ferai plus de publicité que pour le débarquement en Normandie !

Dans la pratique, c’est Perenchio qui a tout mis en scène. Le montage financier est digne d’une « super-production hollywoodienne », comme le notera Milton Gross. Perenchio, impresario à succès de vedettes de l’écran et de la chanson  (Liz Taylor, Jane Fonda, les Beatles…), a savamment orchestré son affaire. En précurseur de génie de l’organisation sportive ultra-moderne, il jongle avec le marketing, la publicité, la vente, la promotion… Chaque secteur pouvant rapporter le moindre dollar est défriché, étudié puis poussé aux bornes de sa rentabilité.

Alors que l’on se limitait jusque-là à « présenter » un spectacle sportif payable à réception, Perenchio le « vend » avant qu’il ne se soit déroulé. La maison ne fait pas crédit, telle est la devise de Perenchio. Deux mois avant le choc du 8 mars 1971, les télévisions ont réglé leurs droits d’avance. Vingt mille quatre cent cinquante cinq spectateurs ont effectué leur réservation au Madison Garden et laissé dans les caisses de la plus prestigieuse salle des Etats-Unis une recette record de plus d’un million trois cent mille dollars. La célèbre agence de publicité McCann-Ericksson a acquis un package promotionnel de la rencontre qu’elle se charge de commercialiser ensuite à ses plus gros clients (Coca-Cola, General Motors, Nabisco, Esso…). Le spectacle Ali-Frazier (« Ce que nous avons là, c’est la Joconde », s’exclame Perenchio) se transforme en un produit d’exception, de luxe absolu, avec pour paradoxe d’être « vendu « comme des tranches de foie ».

Le jour de la présentation officielle de ce championnat du monde de boxe et de la finance sportive, Perenchio qui ne craint plus rien tant il s’est bordé de toutes parts (y compris si les boxeurs se blessent au dernier moment, ou si le match est écourté ou annulé[2]), se dresse comme un coq : « C’est le plus grand événement de ma vie. Ça transcende la boxe, c’est phénoménal. Je lui ferai plus de publicité que pour le débarquement en Normandie ! Ce sera le plus gros revenu de l’histoire du monde. Le Wall Street Journal prévoit un revenu net de quarante millions de dollars. »

Ali, Frazier and the Fight of the Century
La pesée d’Ali au Madison Square Garden.

Ali, qui assiste médusé à cet exercice d’auto-satisfaction, racontera dans son livre que cette dernière phrase l’a fait tiquer : « Tandis qu’il se vante de ce que ça va lui rapporter, je commence à me demander si Joe et moi n’avons pas accepté trop peu. » Il prend le micro et lance avec un sourire à Frazier, deux chaises plus loin : « Joe, on s’est fait avoir. » Ali ravalera amicalement cette plaisanterie après la réplique cinglante de l’impresario qui ne figure pas on le devine dans l’autobiographie d’Ali : « Ali, pour cinq millions de dollars, je crois pouvoir parler sans que vous ne m’interrompiez sans cesse. ». Le challenger se prend néanmoins de sympathie pour ce Perenchio qui lui ressemble par certains côtés et mettra un point d’honneur à l’aider dans ses démarches pharaoniques de promotion.

Après le premier grand coup de marketing de l’histoire de la boxe, le plus féroce combat de l’histoire de la boxe !

Le combat dépasse en intensité dramatique les rêves les plus fous de Perenchio. Comme si les deux protagonistes avaient pris la mesure de l’enjeu et du spectacle qu’ils devaient à tout prix fournir pour respecter ce que le public, les organisateurs et les sponsors en attendaient. Ali, fait inouï, tombe à quelques secondes du gong final sur un crochet du gauche maison de Smokin Joe, et est battu aux points. Dans les heures suivantes, les deux gladiateurs, vidés de toute force, visiteront ensemble de longues heures l’hôpital voisin.

Ali mis à terre par Frazier

Ce come-back plein de courage fait d’Ali dans l’opinion un plus grand battu que vainqueur. Cette nuit révolutionnaire du 8 mars 1971 contredit celle du 4 août 1789, elle rétablit ses privilèges. Le descendant d’esclaves contestataire a puissamment concouru à la découverte de nouveaux territoires, une terra incognita jusque-là des marchands de sport. « L’entreprise la plus flamboyante de tous les temps », comme la décrit le journaliste du New York Times Red Smith » va faire école. D’abord en influençant les plus hautes autorités judiciaires américaines qui le 29 juin 1971 sont dans l’obligation de constater l’immense pouvoir qu’exerce Ali sur la société et l’économie du pays. La Cour Suprême qui, «suprême » ironie, est composée exclusivement de blancs, casse le verdict de Houston par huit voix à zéro et rend la totalité de ses droits au serviteur noir d’Allah.

Le Frazier-Ali du Garden a mis le feu aux poudres. Le plus fou est à venir. Ce seront Ali-Frazier II et III entrecoupés par Ali-Foreman.

[1] Dans « Le plus grand », Ali précise : « La méthode de marchandage de Herbert, qu’il utilise pour chacun de mes combats depuis mon retour, est simple, il se borne à annoncer le prix qu’il vise : basé sur son analyse de ce que le combat peut rapporter, basé sur le passé des protagonistes. Et puis le premier enchérisseur qui se présente avec la somme en bonnes espèces et la dépose à un compte au nom de Muhammad Ali, c’est avec lui que nous traitons. »

[2] Quand le président de Mc-Cann s’interrogera devant Perenchio en imaginant ce championnat du monde n’allant pas au terme des quinze rounds et avec des interruptions publicitaires pré-vendues mais non passées, il lui sera répliqué : « Ali et Frazier sont des commerçants, ils sont trop malins pour ça !… »

Ali menace du doigt

Cassius, Muhammad, Clay, Ali, plus que de la boxe… (7)

Un peu de la légende de Muhammad Ali (1942-2016) dans mon livre « L’Argent dans le sport (Flammarion, 2004) :

 

« Dispendieux, entretenant grassement un cortège de pique-assiettes, se laissant dévaliser par le clan des Muhammad (que la presse soupçonne de lui avoir prélevé plus de trois millions de dollars), les millions de dollars accumulés en quatre ans ont brûlé entre les gants du munificent.

Ses économies servent alors, se lamente-t-il, « à  trouver de quoi entretenir une famille et verser une pension alimentaire (d’un montant fixé à cent quatre vingt deux mille dollars sur dix ans à sa première femme Sonji qui, refusant de se plier aux obligations de la religion musulmane, avait exigé le divorce : « elle a été mon plus coriace adversaire » se lamentera le champion quand il lui sera demandé plus tard lequel de ses opposants avait été le plus rude), sans parler des frais énormes pour porter mon affaire devant la Cour suprême (deux cent cinquante mille dollars de frais judiciaires). »

Il en rajoute à la télévision qui raffole de ses envolées : « Le pouvoir établi désire que je meure de faim. La punition, cinq ans de prison, dix mille dollars d’amende, n’est pas suffisante. On veut m’empêcher de travailler, non seulement dans ce pays mais partout ailleurs. Je n’ai même pas une licence pour boxer dans une œuvre de charité. Et nous sommes au XXe siècle… Mais je crois en Allah et Allah m’aidera ! »

Ali parle beaucoup d’Allah et court après l’argent…

Le retour à la vie sportive du champion prendra presque quatre ans. Sans évidemment renier ses croyances, en les renforçant au contraire aux côtés de Herbert Muhammad qui l’utilise à fond, Ali fait bouillir la marmite. A coups de conférences rémunérées 2 000 dollars l’unité par les universités dans lesquelles il est l’Américain le plus demandé après le sénateur Edmund Muskie et Edward Kennedy.

Ali 1968 conference étudiants Los Angeles

Et par des expédients que décrira par la suite son entraîneur Angelo Dundee : « Il ne roulait pas sur l’or mais il a toujours eu de l’argent. Le jour où il fut dépouillé de son titre, il reçut soixante pour cent des parts d’une compagnie d’huile de San Francisco qui lui versait des royalties. A Louisville, 76 000 dollars avaient été déposés par le Groupe de Louisville. »

Le boxeur britannique Joe Bugner (qui sera battu par Ali en 1973), en tournée aux Etats-Unis, l’engage comme sparring-partner : « On le payait 1 000 dollars par séance, et il avait l’air d’en être content. Je sais qu’il était sans le sou, car il avait tenté de me vendre un radio téléphone portable pour 1 200 dollars. » Par conviction, il ne donne pas suite aux promoteurs qui voudraient le voir, avec pourtant quatre cent mille dollars à la clé, tenir le rôle de Jack Johnson au cinéma : « je ne voudrais pas apparaître dans un film au bras d’une femme blanche. »

Il est invité dans nombre de pays arabes mais ne pourra répondre qu’après avoir récupéré son passeport et se rendra notamment à Tripoli chez le nouveau dirigeant libyen Kadhafi qui octroiera, grâce à lui, un prêt de quatre millions de dollars à l’organisation de la Nation Musulmane pour la construction d’une mosquée grâce aux revenus du pétrole. Des traquenards lui sont encore  très fréquemment tendus.

Une moitié des Etats de l’Union lui interdit radicalement de combattre. Celui de Californie se désiste en dernière seconde, le sénateur Ronald Reagan signifiant son veto. Le Montana serait prêt à agréer mais contre un dessous-de-table conséquent. Les opposants à la guerre du Vietnam, et par conséquent favorables à Ali, gagnent cependant du terrain. Quelques personnalités de renom apportent leur soutien à l’objecteur, comme Bob Kennedy qui glisse à la cantonade qu’il « est criminel d’empêcher un homme d’exercer son métier. »